================================================== Actionnaire !



Ontologie : Démocritique

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Août 2013

Actionnaire !



J'ai bien essayé, mais je n'ai pas réussi à l'éviter.

L'offre a été présentée de la façon la plus alléchante... Il faut manifestement que j'en achète. Nous sommes alors quelques cent mille ainsi sollicités !

Les Directeurs de Divisions, les chefs d'Unités, de Départements, de Divisions, tout ce que peut engendrer comme titres une hiérarchie d'entreprise se sont mis à l'unisson, ont réuni leurs personnels, parcourent les lieux de travail pour convaincre d'en acheter.

Il faut dire que l'État a été trop pressé, et que par malheur la mise sur le marché est intervenue trop tôt.

Peu de temps après l'émission, avant qu'une part du capital soit ouverte au personnel, le cours a hélas chuté brutalement sur le marché de la Bourse de Paris.

L'appel à "l'Esprit d'Entreprise", à la "Solidarité" fonctionne mal. L'offre au personnel a dû être modifiée d'urgence pour faire face à l'événement. Mais le personnel commence à comprendre que les règles du jeu ont changé, comme les motivations des nouveaux dirigeants. En effet ceux-ci ne s'en sont pas cachés, tentant d'éduquer les agents à la fatalité de directives européennes auxquelles leurs intérêts personnels poussent à souscrire.

Bien sûr l'État conserve quelque 85% du capital, et les "Investisseurs Institutionnels" (dits familièrement "Zinzins") prennent le reste en ne laissant qu'une part réduite au personnel et aux marchés de transactions boursières.

A l'évidence l'offre au personnel tourne alors à l'arnaque : le cours n'étant fixé que par la part infinitésimale des transactions boursières, les petits porteurs que constituent les petits personnels prennent à l'évidence un grand risque à investir ainsi leurs économies devant l'indifférence placide de l'État et des "Zinzins" au cours de l'action.

Associer le personnel est devenu politiquement obligatoire, pour le lier au sort économique de l'entreprise et le convaincre de continuer de faire tourner au mieux l'entreprise par des intérêts objectifs évidents.

Mais la chose est trop visible : le cours de l'action indiffère l'État et les Zinzins, qui ne sont intéressés que par les dividendes.

Ils ne vendent ni n'achètent de parts. Et lorsqu'ils souhaiteront le faire, cela se passera de gré à gré, en dehors de la bourse, à la valeur professionnelle de l'entreprise, et non au cours instantané des courtiers. Ceux-ci ne sont pas dupes, qui ont boudé ce que les investisseurs institutionnels ont tenté de leur vendre, et le cours a donc baissé.

Il en est tout autrement pour le personnel qui s'est laissé tenter et qui a vu la valeur de son investissement fondre. Ainsi bloqué au profit de l'entreprise, il ne se rembourse qu'à tempérament, avec parcimonie, par quelques dividendes annuels.

Je n'en achète donc pas.
Mais finalement j'en reçoit tout de même, qui me sont allouées par l'Entreprise, au titre obligatoire d'une part d'intéressement.

Sur plus d'un milliard, j'en ai donc trente sept.
Et finalement je ne les regrette pas. Elles me permettent de recevoir, comme tout actionnaire, la communication que l'entreprise réserve au marchés.

C'est un trésor linguistique de la meilleure essence sylvestre.

Lorsqu'un jour je reçoit d'une grande banque française un courrier auquel est attaché un chèque d'une douzaine d'€uros, je le contresigne au dos sans réfléchir et je le touche.

Douze €uros, c'est ridicule. C'est bien inférieur aux coûts de traitement de ce chèque par cette banque pour l'émettre et par ma banque pour me les créditer.

Sans me le dire explicitement, le courrier m'invite à fournir un relevé d'identité bancaire, de sorte qu'un programme informatique puisse dorénavant procéder aux prochaines transactions de façon automatique.

Réflexion faite, je n'en fais rien.

Les courriers que je reçois depuis, je les conserve, tels quels, m'abstenant de tout geste pour en créditer mon compte.

Ils sont fort bien présentés, avec une impression de qualité. Les sommes dont ils sont l'objet sont toujours pour moi aussi ridicules.

Mais je suis conscient qu'au moment ou je les reçoit, l'État reçoit la part correspondante, en proportion de ses actions, considérable.

Je suis aussi ridicule que le colibri qui vient arroser l'incendie de la forêt, et qui dit aux autres animaux qu'au moins il aura tenté sa part.

La métaphore de l'incendie n'est pas fortuite. Les industries de l'énergie sont toutes dangereuses en proportion de ce qu'elles produisent.

L'énergie nucléaire, plus que les autres, nécessite des investissements en pure perte, raisonnablement sans limite, tant les risques qu'ils visent à réduire sont incalculables.

Hors les énergies renouvelées que sont l'hydro-électricité, l'éolien et le solaire thermique, ceci est un caractère commun à toutes les industries de production d'énergie.

C'est pour cette raison qu'auparavant la loi imposait à Électricité de France d'être son propre assureur.

Une telle disposition légale était à l'évidence incompatible avec l'ouverture du capital de l'entreprise. Elle exigerait des investisseurs de jouer à la roulette russe. Aucun n'aurait misé un kopeck.

L'inconscience ou l'incompétence de la commission Européenne sur ce sujet de préoccupation a obligé à passer outre. La loi a été changée. L'entreprise a été allégée de cette responsabilité.

Le marché a été ouvert, l'Entreprise précédemment intégrée a été scindée en filiales indépendantes, au grand bénéfices de leurs dirigeants qui ont vu leurs émoluments fortement accrus pour des rôles semblables.

Il a suffit de quelques mois sinon de quelques années pour que la cupidité aient raison de l'esprit d'excellence de service public qui régnait précédemment dans l'entreprise.

Il n'y avait rien d'angélique à cela : le choix nucléaire a porté sur l'entreprise une charge de culpabilité que la tradition de solidarité ouvrière de l'entreprise a cherché à compenser par des exigences de qualité incomparables.

Jusqu'à la tempête de 1999, dont ce fût le chant du cygne, le service de l'électricité était le plus apprécié des services publics français.

Donc je conserve mes chèques sans les toucher, car je ne veux pas que lorsque fatalement l'accident arrivera parce que l'on aura fatalement justifié quelque économie, être coupable d'en avoir bénéficié.

J'ai l'expérience que pour être sûre, l'énergie nucléaire implique de tous ses acteurs un engagement et un ascétisme monacal, écologique sans conteste, et le renoncement à tout dividende.

Pour cela ses charges et ses bénéfices ne peuvent être qu'indirects, collectifs, imposés aux marchés sans que leur soit accordée la moindre contrepartie. A cette condition nécessaire et suffisante, le coût de l'énergie électrique ainsi produite serait d'un ordre de grandeur inférieure à toutes les autres.

Mais ceci n'est qu'une utopie politique vers laquelle il ne peut exister de chemin que dans des civilisations inconcevables.

à suivre, "Métaphore maritime".


Démocritique




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