================================================== Lettre ouverte à Arthur Keller



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Septembre 2022

Lettre ouverte à Arthur Keller



Bonjour,

Après votre réponse de juillet, et avoir longuement hésité à vous adresser ceci, j'ai pensé que c'était "urgent et important".

Selon toute apparence nous sortons des conditions de viabilité de l'humanité sur terre.

J'ai suivi avec assiduité vos conférences et interventions publiées sur YouTube, et si je m'y suis intéressé c'est parce qu'en tant qu'ingénieur, puis chercheur, puis enseignant-chercheur, j'ai acquis une culture de l'approche systémique de la maîtrise de phénomènes complexes.

Si j'apprécie votre hauteur de vue, c’est qu’elle apparaît plus large que celle de Jean-Marc Jancovici, et que celle du GIEC, et d’autres qui sont complémentaires, et qui nous regarde non seulement comme consommateurs d'énergie et de ressources naturelles, mais comme producteurs de déchets, ou autrement dit producteurs d'entropie. C’est surtout qu’elle vise à des démarches de résilience.

La question climatique n'est effectivement qu'un symptôme, dû à ce que nous avons réussi à emprisonner dans notre atmosphère des excédents d'énergie dégradée qui ne s'échappent plus suffisamment par rayonnement. La question des ressources est effectivement autrement plus importante, ce qui fait penser à Fred Vargas qu'en nous forçant violemment à une frugalité non désirée, la pénurie de ressources nous empêchera de dégrader davantage le climat.

Pour certaines de mes recherches, qui concernaient le pilotage de “systèmes complexes” via des technologies neuromimétiques, j'avais intégré à mon état de l'art tout ce que je pouvais apprendre du fonctionnement de notre cerveau, de notre système nerveux et en particulier de tout ce qui concernait l'homéostasie d'un vertébré.
La conduite d'une centrale nucléaire, puisque c’était de cela qu’il s’agissait, est-elle autre chose que la recherche constante d'une sorte d'homéostasie ? En pratique, il s'agit de maintenir l'équilibre des états de fonctionnement des quelque quatre cent cinquante systèmes élémentaires qui la constituent, avec dans chacun des dizaines de capteurs et d'actionneurs gérés ordinairement par des systèmes complexes de contrôle-commande.

Je voudrais partager avec vous quelques notions que j'ai intégrées à cette occasion :
Tout d'abord l'approche du problème via la “théorie de la viabilité”, développée notamment en automatique théorique par le professeur Jean-Pierre Aubin et décrite dans un livre : “Neural Networks and Qualitative Physics”, publié aux Cambridge University Press edition.

La notion est simple, que tout un chacun applique ne serait-ce qu'en se tenant debout, ce qui revient à maintenir notre centre de gravité au-dessus d'un polygone de sustentation, et ce avec un minimum d'effort.

En réalité, nous savons que notre système nerveux fait bien plus que cela, et la définition de notre domaine de viabilité va bien au-delà de cette surface à deux dimensions englobée par nos pieds.
Elle peut se formaliser par un polyèdre à multiples dimensions indépendantes, à l'intérieur duquel notre métabolisme nous maintient, tant que nous sommes en vie. Avec une approche systémique, notre organisme régule tout cela via un assemblage d'éléments simples, connexions de sortes de convertisseurs tension/fréquence à sources ordonnées, ce que sont de “simples” neurones.

J'avais donc retenu que je pouvais traiter un problème de régulation des équilibres d'un système complexe via des structures génériques simples.
Mais qu'importe ce que j'avais proposé de réaliser, dans les années quatre vingt dix du siècle dernier, qui sort de notre propos.

Revenant à notre problématique du comportement systémique destructeur des sociétés humaines, je me souviens de mes premiers cours d'automatique théorique : Au delà des notions de consigne, de résonance, d'amortissement des lieux de Nyquist et de Black, j'avais retenu en particulier deux notion simples :
Nul ne peut maîtriser un phénomène dont la fréquence propre et l'amplitude dépasse celles des moyens qu'il met en œuvre pour cela.
Il est dangereux de “boucler” une régulation loin de son point de consigne, au risque de la rompre.

Il nous faut reconnaître ceci : le phénomène le plus ample, dont la fréquence est la plus élevée, qu’il nous faut maîtriser est celui de nos transactions économiques. Adam Smith évoquait des équilibres naturellement favorables maintenus par la “main invisible du marché”.

À y regarder de plus près les transactions de marché sont toutes entre les doigts des mains visibles de l’offre et de la demande :
les doigts de la main de l'offre sont, à l'index l'espoir (de vendre), au majeur la faculté (de produire), à l’annulaire la capacité (de fournir), au petit doigt la marge (commerciale), et au pouce l'émotion (nécessaire à la décision) ;
En face, les doigts de la demande sont le besoin majeur (d'acquérir), la défiance à l’index (des offres), à l'annulaire la nécessaire disponibilité (de la fourniture), le petit doigt du coût (à acquitter pour la transaction) et encore le pouce de l'émotion (décisive).
Animé par l'index des espérances de la main de l'offre, la publicité vise à surcharger de désirs les besoins majeurs de la demande, et retourne en confiance la défiance naturelle de la demande, et enveloppe de compulsion le pouce de la demande.

Les comportements de nos sociétés se manifestent par des transactions, et ces transactions sont le fait de deux sortes de personnalités : ce sont soit des personnes “physiques”, et parmi elles, celles à qui vous vous adressez dans vos conférences, soit des personnes dites “morales”, à qui vous ne pouvez parler qu’indirectement, au travers de leurs représentants “physiques” à qui elles imposent des comportements qui sont nécessités par leur concurrence sur les marchés.

Motivées prioritairement par les situations de leurs comptes d’exploitation, les représentants des personnes morales ne sont enclins à vous écouter que dans la mesure où, dans un contexte de marché “libre et non faussé” cela ne les met pas en danger, et où cela n’est pas contraire à leurs intérêts personnels.

Ils sont de plus en plus conscients, en tant que personnes physiques des phénomènes délétères dont les personnes “morales” sont très majoritairement responsables ; mais tant que les règles de leur jeu concurrentiel ne seront pas redéfinies, il n’y a guère de chance qu’elles modifient efficacement leur comportement.

Faute d’une action systémique de régulation les contraignant solidairement tous ensemble, aucun n’a intérêt à agir pour regagner le domaine commun de viabilité dont ils nous ont écarté. Ils apparaissent ainsi cyniques, ne manifestant que des bonnes volontés en pratique marginales.

Une écrasante majorité de nos transactions économiques font intervenir des personnes “morales”, alors qu’une très faible minorité concerne des échanges directs entre personnes physiques. Et face à cette domination, celles-ci s’avèrent naturellement plutôt dociles.

Or vos conférences ne s’adressent qu’aux seules personnes “physiques”, dont le pouvoir est assez réduit sur les personnes “morales” qu’il vous faudrait atteindre.

Je voudrais vous proposer une méthode systémique pour s’adresser à elles de telle sorte qu’elles modifient solidairement leurs comportements.

De par les constantes de temps qu’imposent le fonctionnement des États, les moyens fiscaux classiques, avec leur jeux de taxes, se sont toujours avérés de médiocres régulateurs : en pratique les systèmes redistributifs des États se comportent comme des lignes à retard ; les constantes de temps annuelles qu’elles imposent sont impropres à conduire à des équilibres stables.

En pratique, puisqu'elles ne sont réellement sensibles qu’à des conditions de marchés, ce n’est que par un moyen parafiscal que vous pourrez amener les personnes “morales” à se comporter de sorte de revenir solidairement aux conditions de viabilité de l’humanité.

Le principe n’est pas nouveau, qui est celui des mécanismes de marché des “droits à polluer”. Mais ceux-ci ont le défaut de ne pas être systémiques, de ne traiter qu’un sujet de préoccupation à la fois, avec encore une fois des constantes de temps trop élevées.

À l’expérience des métabolismes des vertébrés, dont les régulations homéostatiques se sont développées de façon empirique, il apparaît nécessaire que cela s’expérimente de façon locale.

Dans nos organismes de vertébrés, nos régulations homéostatiques traitent un jeu de multiples variables indépendantes, en les ramenant, dans des réseaux de neurones, à des calculs empiriques de scalaires : des fréquences de spikes émis sur des axones. Mécanismes simples pour le traitement de l'équilibre de systèmes extrêmement complexes.

Pour un artefact de régulation dynamique de nos économies, nous pouvons concevoir un système semblable, en formalisant le comportement de tout acteur économique (soumis à l’obligation de déclaration fiscale) par un vecteur à autant de dimensions que le nombre de variables indépendantes du polyèdre de viabilité de la société qui aura été identifié.
Mathématiquement la distance entre un tel vecteur et le vecteur de consigne central du polyèdre de viabilité se mesure par un simple produit scalaire.

La comparaison mathématique entre ces produits scalaire permet de calculer le bonus/malus à appliquer à chacun pour l’exercice en cours.

Pour ce qui nous concerne, ici il s’agit d’identifier le polyèdre de viabilité dynamique d’une société humaine dans son environnement. Or n’est-ce pas exactement ce que votre démarche d’analyse systémique pourrait viser à apporter ?

Pour convaincre de la pertinence de sa mise en oeuvre, le premier enjeu est semblable à celui de Maurice Lauré, inventeur de la Taxe à la Valeur Ajoutée : expliquer le principe aux fonctionnaires du ministère des Finances pour qu’ils en comprennent les avantages, notamment éviter la multiplication des taxes et subventions en tout genre, augmenter le pouvoir de l’État tout en simplifiant son budget, et ensuite en adoptent le principe.

Il n’a pas été nécessaire de réunir une conférence internationale pour que les principes et les mécanismes de la TVA inventés en France soient adoptés dans le monde entier.

Il ne devrait donc pas être nécessaire, si ces principes de régulation économique fonctionnent bien localement, d’attendre un improbable accord international pour qu’ils se généralisent.

C’est en ajoutant progressivement des éléments à déclarer en complément de la déclaration classique de TVA, correspondant aux éléments de comportement à réguler, et en ajustant un coefficient progressif du “gain” à assigner à chaque dimension de comportement à réguler que le principe devrait se mettre en place sans violenter l’économie, de telle sorte qu’elle ait le temps de s’adapter. Cela doit être mis en œuvre localement, selon les conditions locales de viabilité identifiées dans un pays, qui diffèrent de l’un à l’autre. Commençons donc en France.

Avons nous le droit d’échouer ? Je ne le crois pas.

En pratique, les flux financiers que cela engendrera viendront s’annuler par le simple jeu de la concurrence, “libre et non faussée”.
La force même du marché éliminera ceux de ses acteurs qui ne réussiront pas à rester dans l'espace de viabilité commun qui aura été identifié des activités humaines.

Si vous n’avez pas abandonné en cours de route la lecture de ce message, veuillez bien me pardonner de sa longueur.

J'ai l'espoir que vous m'aurez lu, et que vous m'aurez compris.

Et surtout que je vous aurai été utile.

Très cordialement,


Démocritique




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